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Thème de cette année scolaire 2013-2014
Deutsche Version
 
Remarque préliminaire :

Il est très difficile de traduire les termes « Heemecht » et « Heimat » par un seul mot français car ceux-ci recouvrent plusieurs significations : patrie, pays, foyer, « chez soi », lieu d’origine, terre natale. C’est pourquoi nous avons choisi de laisser ces termes dans le texte français afin de préserver leur richesse sémantique.

 
Je ne cherche pas, je trouve

« Chercher – c'est partir d'anciens constats et vouloir trouver du déjà connu dans le nouveau. Trouver – c'est ce qui est totalement neuf, la nouveauté même dans le mouvement. Nous pouvons emprunter toutes les routes et nous ne connaissons pas ce que nous allons trouver. C’est une entreprise risquée, une aventure sacrée ! L'incertitude de telles entreprises, seuls peuvent l'assumer ceux qui se savent à l'abri dans ce qui n'est pas protégé, ceux qui sont guidés en l'absence de guide, ceux qui s'en remettent dans l'obscurité à une étoile invisible, ceux qui se laissent attirer par le but sans le déterminer par d'étroites limites humaines. (…) »
Pablo Picasso

Ons Heemecht [1]
Un espace géographique concret, bien délimité, au milieu de l’Europe, avec sa propre culture, sa propre langue et sa propre tradition : « Où l'Alzette arrose les prés / Et la Sûre les rochers, / La Moselle les bords pourprés / Où la vigne s'accroche, / C'est là le sol de notre amour / C'est la terre chérie, / Pour qui nous donnerions toujours / Notre sang, ô patrie ! »[2]           

Dans le quatrième couplet de « Ons Heemecht », on peut lire sous forme d’une prière :
« Ô Toi, le Maître souverain / Des peuples de la terre, / Écarte de ta forte main / La menace étrangère: / Au mot de liberté, l'enfant / Sent son âme qui vibre, / Fais-nous, au soleil triomphant,/ Rester un peuple libre. »

Heemecht
Le souvenir de tous les luxembourgeois qui ont donné leur vie pour l’indépendance et la liberté du pays durant l’occupation de l’Allemagne nazie.

Heemecht
Un petit pays qui conserve et soigne son identité en ces temps de globalisation. Un petit pays qui a fait sien les grandes idées européennes, échappant ainsi à une certaine étroitesse. Un petit pays qui peut être un foyer et une patrie tout en contribuant activement à façonner le monde. Un petit pays qui a ouvert ses frontières et est devenu « Heemecht » pour un si grand nombre d’étrangers.

Heemecht
Là d’où je viens, là où sont mes racines, l’endroit que je connais le mieux, là où sont les gens en qui j’ai confiance, là où je suis « à la maison », là où je peux exister : « Ici, je me sens homme ; ici, j'ose l'être ». (Johann Wolfgang von Goethe)

« Heimat » - Un droit           
Lorsque le mot et l’idée de « Heemecht » sont nés au 11e siècle, il y avait la reconnaissance du fait que l’Homme a besoin pour vivre d’un endroit sûr et d’une protection de la communauté. Aujourd’hui, après plus d’un siècle de fuites, d’expulsions et d’exils – pensons par exemple à la situation actuelle en Syrie –, le droit à la citoyenneté et à la nationalité (« Heimatsrecht ») doit être considéré comme le droit le plus élémentaire de tout Homme (cf. Hannah Arendt) : chaque être humain doit pouvoir trouver un endroit sûr dans le monde ainsi qu’un État qui lui assure sa protection, de sorte que personne ne se retrouve à la merci de l’arbitraire politique.

« Heimat » - Les difficultés 
« Denk ich an Deutschland in der Nacht, dann bin ich um den Schlaf gebracht. » [3] Voilà ce qu’écrit le poète Heinrich Heine en 1844 durant son exil en France. Il parle de sa nostalgie du pays, qu’il aime malgré tout, et de son désespoir quant à sa patrie – qui pour lui n’en est plus une – car les gens ne peuvent y vivre et penser librement. Plus tard, à l’époque du national-socialisme, l’idée de « patrie » sera récupérée, déviée et malmenée au nom d’un mythe du sang et du sol : c’est le droit de résidence et de vie réservé à la soi-disant « race arienne ». Combien d’innombrables crimes n’ont-ils pas été commis au nom de la patrie ?

« Heimat » - Une douce intuition…           
… de « ce qui apparaît à tous durant l’enfance et où personne n’est encore jamais allé » (Ernst Bloch), l’expérience fugace de se sentir protégé, d’être au bon endroit, d’être à la maison, tel que le décrit Uwe Johnsons dans cette courte scène : « Enfants, accroupis sous un tas de paille durant l’orage, nous pensions : quelqu’un nous voit, nous sommes tous vus ».

« Heimat » - Une utopie, un non-lieu        
Un « Heemecht » qui ne peut pas encore exister tant que le monde n’est pas devenu un foyer, un lieu de vie, pour tous. Et ce désir d’un « chez soi » qui nous pousse à œuvrer ensemble pour l’avènement d’un monde dans lequel chacun trouve sa place. Une promesse donc,  qui nous pousse à rester en mouvement, à aller toujours de l’avant et à ouvrir de nouvelles perspectives, comme le raconte très bien le récit du patriarche Abraham quittant son pays avec pour seul bagage la confiance en la promesse de son Dieu : une vie nouvelle est possible ailleurs.

« Heimat » - Certainement pas la marque des chrétiens…       
car le Fils de l’Homme (entendons par là Jésus de Nazareth), qui n’a été chez lui nulle part et n’est même pas né dans une maison, « n'a pas d'endroit où reposer la tête. » (Lc 9, 58). À la suite de ce Jésus de Nazareth, les chrétiens refusent de s’installer confortablement dans le monde tant que le monde est tel qu’il est, c’est-à-dire tant que le Fils de l’Homme et son projet n’y ont pas définitivement trouvé leur place. Heinrich Böll parle du « fait que nous savons tous en fait – même si nous ne l’avouons pas – que nous ne sommes pas chez nous sur cette terre, du moins pas tout à fait chez nous. […] Nous appartenons à un ailleurs et nous venons d’un ailleurs. » Les chrétiens sont ceux qui se sentent toujours aussi étrangers, parce qu’à la fois citoyens du monde et du ciel, toujours libres de désigner la différence entre ce qui est et ce qui pourrait être, libres de s’affranchir d’une conformité aveugle au statu quo, toujours en chemin, « étrangers sur la terre » (G. Thurmair, 1935), tenus de construire un monde meilleur ici et maintenant, guidés par cette certitude réconfortante : « Où allons-nous ? Toujours chez nous ! » (Novalis)

« Heemecht fannen » – dans l’ici et le maintenant de notre école et de notre société ?
· Nous questionner mutuellement – entre professeurs, élèves, professeurs et élèves, élèves et professeurs –, nous qui venons de tant de pays différents et nous rencontrons à l’école : « Au fond, qu’est-ce que ça signifie pour toi "HEIMAT" ? » Entrer en dialogue, discuter de nos racines et échanger sur ce qui est vraiment important à nos yeux. Pour ce faire, créer des lieux de parole dans notre école. Ainsi pourra advenir un petit morceau de « Heimat » entre nous.

· Effectuer un travail de sensibilisation au droit à la citoyenneté et à la nationalité, rester vigilants et attentifs quant aux violations de ce droit, oser protester lorsque les gens n’ont plus la permission d’exister, que ce soit à l’école ou plus largement dans la société.

· Accompagner les jeunes dans ce processus, de plus en plus menacé, qui consiste à trouver une « Heimat » dans le monde, à expérimenter sa propre vie comme pleine de sens, à vivre le monde comme un endroit où il fait bon vivre et travailler, et ainsi à trouver également une « Heimat » en soi-même.           

·
Personne ne peut donner une « Heimat » ; par contre, il est possible de mettre en place un cadre de vie et des relations de référence permettant d’éveiller le désir et l’envie de s’ouvrir toujours plus à l’inconnu.           

« Nous ne vous donnons rien » – pas même une « Heimat »          
Telle est la pensée du pédiatre et pédagogue polonais Januz Korczak qui, en 1942, est entré librement dans la chambre à gaz avec les enfants juifs dont il s’occupait et qui, par ce don ultime, leur a offert la « Heimat » de sa présence en ce non-lieu, en ce lieu de destruction :

« Nous ne vous donnons rien.         
Nous ne vous donnons pas de Dieu, car c’est à vous de le chercher vous-même, dans votre cœur, dans un combat solitaire.        
Nous ne vous donnons pas de patrie, car c’est à vous de la trouver, par un effort du cœur et de l’esprit.         
Nous ne vous donnons pas l’amour, car il n’y a pas d’amour sans pardon et le pardon est difficile. C’est un effort que chacun doit prendre sur soi d’accomplir.          
Nous ne vous donnons qu’une seule chose : un désir ardent d’une vie meilleure qui n’existe pas pour l’instant mais qui sera un jour ; une vie de vérité et de justice.     
Peut-être ce désir vous guidera-t-il vers Dieu, vers une patrie / un foyer [4], vers l’amour. 
»

Christina Fabian-Heidrich,
Professeure de religion
     
(Traduction : Raphaël Weickmans)



[1]
Texte de Michel Lentz (1859) ; Mélodie de Johann-Anton Zinnen (1864) ; Première représentation en 1864 à Ettelbrück ; Hymne national avec le 1er et le 4ème couplet depuis 1895.

[2] Traduction officielle de l’hymne national luxembourgeois : http://www.luxembourg.public.lu
 
[3] « Lorsqu’en pleine nuit je pense à l’Allemagne, je ne puis trouver le sommeil. »

[4] « Może ta tęsknota doprowadzi was do Boga, Ojczyzny i Miłości. »
Tout comme « Heimat », le mot polonais « Ojczyzna » désigne à la fois l’idée de patrie et de foyer (entendu comme « lieu où il est possible de vivre »).

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