Une
nouvelle année scolaire commence. Les vacances, durant
lesquelles nous avons pu « vivre simplement » et
profiter d’un temps sans souci, sont terminées. Le
quotidien et la vie – qui ne sont pas toujours faciles –
nous lancent un nouveau défi. Le thème choisi pour cette
année scolaire, bref mais complexe, nous interpelle :
« vivre simplement ».
« Vivre simplement», ce peut être un cri ou une
revendication de celles et ceux qui sont privés de leurs
droits à la vie et à la sécurité, de celles et ceux dont
la vie se résume à un combat pour la survie. « Nous
voulons simplement pouvoir vivre ! » 800 millions
d’êtres humains souffrent de faim ou de malnutrition ;
plus de 24.000 en meurent chaque jour. Plus de 160.000
personnes ont fui la Syrie suite à la guerre civile et
ont réussi de justesse à sauver leur vie. Même s’il
paraît moins dramatique vu de l’extérieur, l’exode des
personnes qualifiées (par exemple d’Espagne) vers un
autre pays qui leur assure un avenir meilleur n’en reste
pas moins une expérience douloureuse pour les jeunes
gens concernés. Notre thème d’année, « vivre
simplement », est donc avant tout une promesse : celle
d’entendre la voix des gens de l’ombre et de leur donner
une place dans notre quotidien, celle aussi de rester
attentifs – que nous soyons élèves ou enseignants – à la
requête de ceux dont le droit fondamental à la vie est
menacé.
« Vivre, simplement » – « Si, pour une fois, on me
laissait simplement vivre (en paix !) ; si, pour une
fois, on arrêtait de semer des pierres sur ma route ;
si, pour une fois, tout (moi y compris) n’était pas si
compliqué… » Dans ce gémissement ou cette plainte
s’exprime le désir d’une vie réussie par-delà certaines
limites inutiles. Si les jeunes sont particulièrement
habités par de telles pensées, la question du « pouvoir
simplement vivre » traverse toutes les générations ;
elle maintient éveillé et vivant. Notre thème d’année
prend au sérieux ce désir de vie des jeunes et pose aux
adultes un double défi : ne pas faiblir dans cette
recherche d’une vie épanouie et transmettre le goût et
la joie de cette recherche par une attitude d’ouverture
personnelle et intellectuelle. « Il doit pourtant y
avoir plus que tout » écrit Heinrich Böll, donnant
ainsi à cette recherche une absolue profondeur.
« Vivre simplement » – nous connaissons surtout cette
phrase comme un appel ou un programme lancé par des
mouvements qui prônent la critique sociale et le refus
de la consommation. Il y a souvent eu de tels mouvements
réformateurs – et parfois même anarchistes – au cours
des siècles, et ce dans divers contextes politiques et
philosophico-religieux. Aujourd’hui, on les appelle
LOVOS ; cet acronyme signifie « Lifestyle Of Voluntary
Simplicity ». Cette exhortation urgente à vivre plus
simplement naît de la prise de conscience suivante : si
nous continuons ainsi, nous allons finir par détruire
les fondements de notre existence dans ce monde. Le
Luxembourg arrive en tête du classement de l’empreinte
écologique, c’est-à-dire de l’utilisation par personne
des ressources naturelles et renouvelables. Nous
utilisons ces ressources au détriment d’autres pays et
des générations futures. Si tout le monde se comportait
comme nous, les ressources naturelles mondiales seraient
vite épuisées. C’est donc d’un véritable virage à 180
degrés qu’il est question ; en termes théologiques, on
pourrait parler d’une « conversion à la vie ». En tant
qu’appel à un renoncement librement consenti, « vivre
simplement » est nécessaire à notre survie. En outre, la
« fascination de la vie simple » (G. Scobel) se nourrit
du malaise croissant causé par la constatation que de
plus grosses voitures et de plus grosses maisons – bref
plus d’argent – ne mènent pas au bonheur promis. Pour un
pays comme le nôtre, avoir le plus gros revenu par
habitant au niveau mondial n’est pas gage de bonheur :
que le Luxembourg soit aussi en tête de la consommation
d’alcool par habitant en Europe (en n’oubliant
évidemment pas de soustraire les achats effectués par
les touristes et frontaliers) laisse tout le moins
pensif. En 1976, Erich Fromm décrivait déjà la menace
pour l’Homme inhérente à notre société de consommation
dans son œuvre programmatique « Avoir ou être ». Si nous
nous définissons par notre avoir, nous nous laissons en
fait berner par l’erreur des slogans publicitaires comme
« Si tu as quelque chose, alors tu es quelqu’un ».
Si nous nous laissons inonder par de plus en plus de
choses superflues, nous cesserons un jour d’être le
propriétaire de ces choses pour devenir leur esclave ;
nous serons dès-lors possédés par cette envie d’avoir et
perdrons toute liberté. L’humoriste Groucho (des
Marxbrothers) a épinglé avec brio cette mentalité
consumériste, ainsi que la protestation contre la
société de consommation, dans cette formule paradoxale :
« L’éboueur est là. » « Dis-lui qu’on a
besoin de rien ! » On peut aussi citer le
réalisateur Pasolini : « Les choses superflues
rendent la vie superflue ». Pour le dire
simplement : vouloir toujours plus… cette avidité nous
emprisonne et détruit la base même de la vie en société,
comme nous avons pu l’observer durant la crise bancaire.
Renoncement et modération, par contre, rendent libres et
vivants et assurent un avenir possible à chacun !
Ce que Fromm a écrit en 1976 est toujours d’actualité,
mais en même temps, notre société est devenue très
rapidement de plus en plus complexe, pensons par exemple
à la globalisation du travail. Les différents choix qui
semblent s’offrir à un individu sont devenus quasi
indénombrables. Mais de ce fait, explique le
psychanalyste Wolfgang Schmidbauer, grandit aussi la
peur de ne pas faire le meilleur choix et de rater
quelque chose dans la vie – voire même de rater sa vie.
La littérature des guides pratiques remplit les étagères
(et les caisses…) des librairies et la tentation est
grande de confondre « vivre simplement » avec une
inadmissible simplification de situations complexes. Des
réponses simples à des questions difficiles passent
souvent à côté de la réalité et peuvent devenir
fâcheuses, si non dangereuses. Les groupements radicaux,
de quelques bords que ce soit, proposent volontiers des
solutions « simples » et font de la peur et de
l’impuissance des gens leur fonds de commerce. À ce
niveau, l’école doit remplir sa fonction essentielle
d’éducation citoyenne !
D’ailleurs, l’école – notre école – peut être un lieu
propice pour apprendre à « vivre simplement ». D’après
moi, deux questions inséparables jouent un grand rôle
dans « l’école du vivre simplement ».
La première question est : « De quoi ai-je vraiment
besoin ? Qu’est-ce qui est vraiment important pour moi ?
Qu’est-ce qui rend ma vie riche et précieuse ? »
Avec cette question, nous apprenons à formuler des
objectifs et à hiérarchiser nos besoins, nous aiguisons
nos consciences et nous nous exerçons au renoncement,
dont la pratique peut rendre notre vie plus riche et
plus autonome.
La seconde question est : « De quoi as-tu besoin ?
Qu’est-ce qui est important pour que tu puisses vivre et
pour que le monde puisse survivre ? » Avec cette
question, nous apprenons la nécessaire solidarité, le
partage et l’humanité. En effet, « vivre simplement »
n’est pas le projet d’individus isolés voulant sauver
leur seule existence et augmenter leur propre confort,
mais bien un commandement de justice dans lequel le
bien-être d’autrui est toujours pris en compte. Un tel
commandement se retrouve, entre autres, dans la
tradition judéo-chrétienne.
Qu’est-ce qui peut nous inspirer et nous accompagner sur
ce « chemin du vivre simplement » ? Tout d’abord, de
nombreuses personnes qui ont elles-mêmes emprunté ce
chemin : Buddha, Jésus, François d’Assise, Gandhi et
bien d’autres hommes et femmes inconnus. La sagesse des
philosophies et des religions ensuite. Prenons par
exemple l’éloge du « vivre simplement » que l’on trouve
dans le Sermon sur la montagne, avec d’une part cette
exhortation à choisir un camp : « Nul ne peut servir
deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre,
ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous
ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » (Mt 6, 24), et
d’autre part cet encouragement : « Ne vous inquiétez
pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour
votre corps de quoi vous le vêtirez… Regardez les
oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, ils
n'amassent point dans des greniers; et votre Père
céleste les nourrit! Ne valez-vous pas beaucoup plus
qu'eux? Et qui d'entre vous peut, par son inquiétude,
prolonger tant soit peu son existence?... Cherchez
d'abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela
vous sera donné par surcroît. » (Mt 6, 25-33) Les
chrétiens sont ceux qui peuvent « vivre simplement »
parce qu’ils savent que l’essentiel – à savoir « la vie
en abondance » (Jn 10, 10) – leur est déjà offerte.
Enfin, un bon compagnon de route peut aussi être la
prière d’Antoine de Saint-Exupéry : « Seigneur,
Donne-moi de sentir ce qui est essentiel et ce qui est
secondaire. Donne-moi de reconnaître avec lucidité que
la vie s'accompagne de difficultés, d'échecs, qui sont
occasions de croître et de mûrir. Donne-moi non pas ce
que je souhaite, mais ce dont j'ai besoin. Apprends-moi
l'art des petits pas ! »
Christina Fabian-Heidrich
(Adaptation française: Raphaël Weickmans) |