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Notre thème d’année
suggère une attitude face à nous-mêmes, aux autres et au
monde, que l’on peut décrire ainsi : avoir soif de
rencontres, face to face, en vis-à-vis.
Quand on recherche l’origine du mot anglais
face, on
tombe sur la racine latine
faciès, qui
se traduit par
aspect,
apparence,
forme. D’une manière figurative, ce mot désigne
aussi la face
ou le visage.
En ce sens, la
face montre – et plus encore
est – notre
personnalité. « I
am my face », du moins lorsque je ne me cache pas
derrière un masque ou une façade, ou derrière la
surface
standardisée et (parfois) superficielle de mon profil
Facebook.
Une courte exploration de la langue française nous
montre combien de locutions ont pour thème la
face et le
visage. « On
peut lire sur ton visage comme dans un livre ». « Perdre
la face », expression qui évoque la douloureuse
situation de ceux qui se perdent et qui n’osent plus se
voir « en face », ni regarder les autres dans les yeux.
« Faire face»
nous parle des ces petits et grands héros du quotidien
qui, dans les situations difficiles de la vie,
n’abandonnent pas ce qui leur tient à cœur. « Montrer
son vrai visage », se donner à (re)connaître, décrit
un acte intime de révélation de soi qui dépasse la peur
d’être accaparé par les autres et la gêne qui naît
lorsque ce qui est à voir ne correspond pas au Soi
idéal. « Sauver
la face » témoigne de toutes ces tentatives, la
plupart infructueuses, pour dissimuler la honte et faire
contre mauvaise fortune bon cœur. « Comme
une gifle en plein visage » s’utilise pour désigner
ces événements qui affectent la personne en profondeur
et menacent de la détruire.
Les versions françaises et allemandes de notre thème
d’année – vis-à-vis,
von Angesicht
zu Angesicht
– nous révèlent que les yeux sont en fait le centre du
visage : ce n’est pas un hasard si, en allemand, le
terme « Gesichtssinn »
évoque la capacité de voir. Avec nos yeux, nous
percevons le monde et envoyons également des signaux
vers l’extérieur. « Baisser
les yeux », c’est signifier à autrui que nous ne
sommes pas disponibles ou que nous ne voulons pas
dévoiler notre jeu. Les yeux sont à la fois le miroir de
l’âme et une fenêtre vers l’extérieur, comme le
thématisent de nombreux poèmes. Les amoureux n’auront
pas besoin de plus amples explications ! Chacun de nous
ne peut – et n’a pu – grandir que sous le regard
bienveillant et aimant d’autrui. Ce regard, nous l’avons
tout d’abord rendu à nos proches durant notre
développement – face à face – avant de pouvoir l’offrir
à d’autres. Qui n’a jamais fait l’expérience d’un tel
regard trouve difficilement une place dans le monde.
L’idée selon laquelle nous ne devenons pleinement ce que
nous sommes que dans la rencontre
face à face avec
d’autres occupe une place centrale dans le concept de « vie
dialogale » cher au philosophe juif Martin Buber. « Je
m’accomplis au contact du tu,
je deviens je
en disant tu.
Toute vie réelle est une rencontre».
Le devenir
humain s’accomplit dans la rencontre avec les autres,
dans une attitude directement et radicalement orientée
vers le tu.
Pour Buber, la « vie
réelle » est synonyme d’une vie véritablement
vivifiante et épanouie, ce qui se traduit en termes
bibliques par la « vie
en abondance ».
À cette « vie
réelle » dont parle Buber s’oppose ce qu’on appelle
aujourd’hui la « second
life », la vie dans les mondes virtuels (Internet,
réseaux sociaux, etc.) qui influence de plus en plus
notre existence sociale.
Facebook
contribue très certainement à établir des liens entre
les personnes. Mais il ne s’agit là ni plus ni moins que
d’un moyen. Un « ami »
sur Facebook
n’est pas à confondre avec un « ami
réel » ; de même, le nombre de mes amis sur
Facebook
n’est pas un indice probant pour savoir si je suis
de facto seul
ou pas. On peut facilement s’empêtrer et se perdre dans
ces réseaux virtuels, tout en se laissant duper par une
fiction de sociabilité. Un véritable vis-à-vis –
face to face
– ne peut se résumer aux seuls « amis »
des réseaux sociaux. Soit dit en passant, le mouvement
de révolution en Égypte a pris toute son ampleur lorsque
les forces au pouvoir ont décidé de couper l’accès à
Internet et aux communications électroniques. Alors que
les réseaux sociaux comme
Twitter ont
contribué dans un premiers temps – en tant que
moyens ! – à faire émerger l’insurrection, c’est la
coupure de ces modes virtuels de communication qui a
paradoxalement permis à la révolution d’aboutir. Une
activiste égyptienne explique que les gens ont dû sortir
de chez eux pour rencontrer d’autres personnes qui,
elles aussi, n’avaient plus accès à internet ; et ce
sont ces communications directes qui ont amené tout un
peuple à se mobiliser.
« Face to face »
est donc un appel à sortir (de soi), un appel à tenter
l’aventure des contacts réels et à oser vivre en direct.
Voilà ce à quoi notre thème d’année aimerait nous
inviter : parcourir le monde les yeux grand ouverts et
non avec des œillères baissées, regarder derrière les
masques et les préjugés, nous laisser interpeller par la
présence des autres, nous laisser émouvoir par leur
détresse, oser nous montrer tels que nous sommes, avec
toutes nos imperfections.
Le théologien Fulbert Steffensky écrit: „Ce
n’est pas seulement un devoir envers nous-mêmes d’avoir
des contours et un visage. C’est aussi un devoir envers
les autres d’être visibles et reconnaissables. Ils
doivent savoir à qui ils ont à faire et ce en quoi nous
croyons. La base d’un dialogue est de ne pas cacher sa
propre vérité et sa propre conception de la vie. »
Selon moi, ceci vaut tout particulièrement pour le
dialogue pédagogique, pour la rencontre entre adultes et
enfants/jeunes, que ce soit à la maison ou à l’école.
Les adolescents ont le droit d’être confrontés à des
adultes authentiques qui acceptent de montrer leur « vrai
visage ». Notre thème d’année, du point de vue de la
rencontre pédagogique, pourrait se formuler ainsi :
devenir visibles, en tant qu’adultes, et soigner ce
regard bienveillant qui perçoit en l’autre les
possibilités d’un développement.
Je terminerai ces réflexions par un petit aperçu
théologique. Mon moteur de recherche me livre presque
400 occurrences du mot « face »
dans la Bible. La «
face de Dieu »,
une image anthropomorphique pour parler de lui, reste
cachée aux humains. Ceux-ci n’ont ni les capacités ni la
permission de s’ériger des images de Dieu, c’est-à-dire
d’exercer sur lui une quelconque mainmise. Dieu reste un
mystère, même si – dans la foi chrétienne – il s’est
rendu visible en la personne de Jésus-Christ. Dans la
demande du psalmiste, « Ne
me cache pas ta Face !» (Ps 27), ainsi que dans la
bénédiction d’Aaron, « Que
le Seigneur fasse briller sur toi son visage ! » (Nb
6, 24-27), nous retrouvons le désir des Hommes d’être
vus et reconnus par Dieu, le désir aussi de se (re)trouver
eux-mêmes dans cette expérience de la présence divine,
dans la rencontre avec le Tout Autre. « Nous
voyons actuellement une image obscure dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma
connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai
vraiment, comme Dieu m'a connu » (1 Cor 13,12).
À celles et ceux pour qui ces considérations sont trop
abstraites, je propose quelques pistes pour la vie en
communauté scolaire : ouvrons les yeux, posons
(mutuellement) sur nous un regard nouveau,
réjouissons-nous de la surprenante « étrangeté » des
autres et osons la rencontre.
Pour l’équipe d’aumônerie,
C. Fabian
(Adaptation française : R. Weickmans)
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